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Mon frère m’écrivait récemment, en réponse à une de mes tirades sur le sexisme de l’Académie Française : « si le seul problème est celui de l’orthographe, on se rend compte à quel point la « place des femmes » est aisée dans notre sociéte. »

Le militantisme intransigeant des féministes françaises lui semble bien superficiel, comparé aux graves problèmes humanitaires et éthiques auxquels il est confronté dans son travail. Le féminisme serait un militantisme de confort, un caprice de femme riche, un passe-temps de femme inactive (et donc probablement entretenue, ou femme au foyer). Ou peut-être encore une impérialiste soif de conquêtes, puisqu’il s’agirait de la « place » des femmes, et pas de leurs droits.

Bien qu’il est juriste, mon frère ne considère donc pas que l’objet du féminisme est l’égalité en droit. Il ne voit pas de lien entre l’oppression subie par certains peuples en guerre sous ses yeux, et la force des inégalités sexistes présente dans notre société comme chez ces peuples, d’ailleurs.

Lors d’une précédente conversation en face à face, je lui ai appris que j’avais grandi en me posant l’incontournable et angoissante question de l’équilibre vie professionnelle / vie familiale, depuis l’école primaire ; tandis que lui, jeune adulte, ne se l’était pas encore posée. Pourtant nous avons le même âge (un an d’écart) et nous avons reçu la même éducation.

C’est bien le signe que cette éducation commune portait les marqueurs du patriarcat et de ses normes sexuées : travaille mon fils, c’est ton devoir ; culpabilise ma fille, si tu veux l’indépendance financière, car tu dois en plus élever des enfants. Mon frère et moi avons grandi avec la même pression de la réussite scolaire et professionnelle sur nos épaules, mais j’ai eu en plus celle de la « réussite maternelle », diffuse et discrète, qui continue bien-sûr après la naissance des enfants.

Pour ce surcroît de pression injuste, je ne blâme pas nos parents mais bien tout notre système social, encore trop imprégné de structures patriarcales. Ainsi, dans le cadre d’une vulgaire campagne de pub, Procter et Gamble glorifie les mères (et non les pères) des champions participants aux Jeux Olympiques : n’est-ce pas une violente condamnation, en négatif, des mères (et non des pères) de tous les individus médiocres, ou simplement ordinaires ?

Typiquement, le Larousse, référence incontestée en matière de langage, évacue la dimension violente du patriarcat dans sa définition : « Forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme. » On y parle simplement de domination et de pouvoir, sans préciser que ce pouvoir est violent (à moins que le Larousse, devenu anarchiste à notre insu, ne considère que tout pouvoir est intrinsèquement violent ?).

Pour les féministes, le patriarcat n’est pas simplement une organisation sociale inégalitaire : le patriarcat est une oppression, comme l’écrivait Denise Comanne:

On appelle « patriarcat » l’oppression que les femmes subissent en tant que femmes de la part des hommes. Cette oppression se reproduit de multiples façons au delà de l’aspect strictement économique : par le langage, la filiation, les stéréotypes, les religions, la culture …

Le féminisme est d’abord l’analyse des principes et des dogmes fondateurs du patriarcat, suivie par un passage à l’acte qui s’impose moralement à celui ou celle qui a constaté les injustices structurantes de notre société, qui doivent être délégitimées. Car ces injustices sont des normes fixées depuis des temps parfois immémoriaux (rappelons que le patriarche fut d’abord une figure de chef de clan, ou de territoire, dans l’Ancien Testament, avant de devenir le chef au sein de chaque famille).

Le féminisme est donc d’abord un cheminement personnel d’observation et de décryptage des déterminismes familiaux, scolaires, culturels qui ont façonné ton enfance et ton adolescence. La tâche est tellement vaste que l’aide de tes aînées devient vite indispensable pour avancer plus vite, et profiter de leurs avancées. D’où la nécessité d’échanger et de se rassembler. Le plus dur est ensuite de s’ouvrir et d’essayer de partager ce cheminement avec ceux, et même celles, qui ne voient pas la violence sexiste latente dans notre société. Il faut militer, pour se faire entendre d’abord, afin de convaincre.

Pourquoi est-il difficile de se faire entendre ? Parce que le patriarcat en tant que système politique a déjà été délégitimé, toutefois sans que toutes ses composantes n’aient été débusquées. Le féminisme doit donc être politique, puisqu’il vise à déconstruire toutes les structures plus ou moins visibles qui oppressent toujours les femmes, pour les remplacer par des structures justes. Ces structures sont par exemple notre langage (« le masculin l’emporte sur le féminin« ), nos stéréotypes (qu’ils soient exprimés de manière dogmatique ou humoristique), notre management des organisations (le plafond de verre), nos habitudes éducatives (jouets qui conditionnent les enfants, représentation des femmes dans les manuels scolaires), etc…

Tous les moyens sont bons, tant qu’ils sont respectueux et non-violents : par essence, le féminisme est un mouvement pacifiste puisqu’il s’oppose à une oppression.