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Cet article de Sandrine Goldschmidt, journaliste mais aussi photographe et peintre, m’a permis de comprendre pourquoi de nombreuses images de presse illustrant le harcèlement sexuel me mettent mal à l’aise.

L'Express nous impose le regard de l'agresseur sur la victime

crédit photo : REUTERS/Jessica Rinaldi

Pourquoi l’Express at-il choisi cette photo de visage féminin au rouge à lèvres tapageur ? Sous-entend-il que la victime avait un peu provoqué le harcèlement par une attitude immodérément séductrice ?

Je ne le pense pas. L’Express a simplement choisi le point de vue de l’agresseur pour illustrer le harcèlement sexuel. C’est le harceleur qui se représente ainsi cette bouche. On voit sa main comme si c’était la nôtre. Femmes et hommes respectueux, nous sommes identifiés de force au harceleur; sa vision humiliante de la victime s’impose à nous avec violence.

Ph. Pauchet

Autre exemple caractéristique chez la Voix du Nord, avec le point de vue plongeant, qui symbolise la domination de l’agresseur :

Ou encore chez Elle et Marie-Claire :

Max PPP

Getty Images

Parfois, les photos présentent un point de vue externe : on voit les corps de la victime et de l’agresseur, à qui par conséquent, nous ne pouvons plus être identifiés. Dans ce cas (cf le choix de La Lanterne ci-dessous), la photographie nous fait endosser un rôle voyeur, tout aussi désagréable : est-il nécessaire d’illustrer si crûment le harcèlement pour nous l’expliquer ?

La Lanterne

Remarquez comme les yeux de la victimes sont toujours invisibles (cachés par les cheveux ou coupés par le cadrage). Censurer les yeux, miroirs de l’âme, revient à « objectiver » la victime, à lui donner le statut d’objet sexuel déshumanisé que son assaillant veut justement lui faire endosser.

Pourquoi se prêter à cette double manipulation de la victime (humiliation et déshumanisation) ?

Pourquoi ne pas illustrer le point de vue des victimes à la place ? La première image qui me vient à l’esprit pour représenter le harcèlement est celle du Cri de Munch : figure humaine (ni homme, ni femme), écrasée par l’angoisse, piégée par un environnement hostile et intolérable.

Je vous recommande vivement de lire l’article évoqué plus haut, qui porte sur le cinéma grand public : très souvent, grâce au scénario, des viols sont représentés comme un acte sexuel source de plaisir, pour le violeur comme pour la victime. Comme Sandrine Goldschmidt le dit si bien : « L’image prend plaisir à voir souffrir. […] On ne dénonce pas l’oppression en la reproduisant !

The Sream, Edvard Munch

Le Cri – Edvard Munch

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EDIT (19 juin) : dans l’espoir un peu vain d’obtenir une réaction ou un début de débat de la part des magazines cités, j’ai publié des commentaires sous les articles de L’Express, Elle et Marie-Claire.

Je n’ai obtenu qu’une seule réaction : chez Marie-Claire, qui a tout simplement effacé mon commentaire au bout de quelques jours… Chère Marie-Claire, message bien reçu : non seulement les femmes que vous représentez ne doivent pas avoir de visage, mais en plus elles doivent se taire !