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Vierge Marie, Mère de Dieu, délivre nous de Poutine, délivre-nous de Poutine, délivre-nous de Poutine

Vierge Marie, Mère de Dieu, deviens féministe
deviens féministe, deviens féministe

L’arrestation et la condamnation des Pussy Riot, auteures de la Prière punk à Marie, a permis d’enrichir notre belle langue d’un nouveau mot, « punkette« , peu utilisé jusque là, si ce n’est pour décrire un style vestimentaire vaguement inspiré du mouvement punk.

Aujourd’hui, il est dans toutes les bouches des journalistes et experts bien intentionnés qui dénoncent les excès de la répression russe. Mais les représentations sexistes des Pussy Riot dans la presse française ne soutiennent pas vraiment leur combat féministe.

Dans cet article intitulé Pussy Riot : trois pasionarias anti-Poutine, Europe 1 a le mérite de s’intéresser aux parcours individuels de ces femmes. Mais le champ lexical employé reste coutumier des poncifs sexistes de la presse, très bien décrits dans cet article des Nouvelles News justement intitulé Pasionaria, égérie, muse, mère, madone. Pas besoin d’innover pour l’article d’Europe 1, écrit par Rémi Duchemin ; les catégories « Madone » et « Pasionaria », prêtes à penser dans le journalisme contemporain, s’appliquent très bien au traitement de la prière punk dédiée à la Vierge Marie par les Pussy Riot.

Et quel besoin ont tous les commentateurs de nous ressasser continuellement l’âge des Pussy Riot ? Partout, on les désigne comme des « jeunes femmes » ou des « filles« , et dans la presse anglophone comme des « girls« . Dans cet article du Figaro, le mot « femmes » est systématiquement précédé de l’adjectif « jeunes », à 6 reprises. L’écrire une fois, pourquoi pas, c’est une information. Mais écrire systématiquement « jeunes femmes » relève d’une manipulation sexiste, sûrement bienveillante, destinée à minorer l’action de ces femmes, en rappelant leur prétendue immaturité. Le problème, c’est que cela minore aussi leur combat féministe.

Car ces commentateurs ont complètement évacué l’objet même du combat des Pussy Riot : le féminisme et la dénonciation du pouvoir patriarcal en Russie, dans ses avatars étatique et clérical.

On parle de combat « anti-Poutine« , contre « le pouvoir autoritaire« , « d’artistes rebelles« , « engagées« , (Europe 1), « punkettes devenues le symbole de la liberté d’expression bafouée en Russie » (Nouvel Obs). Mais jamais de combat féministe.

Chez Rue89, entretien révélateur avec un ‘spécialiste’ de contre-culture russe : « les filles« , « punkettes« , « jolie brunette« … Joël Bastenaire a d’ailleurs la gentillesse de nous apprendre dans quel milieu les « punkettes » couchent : « Elles sont plus ou moins en ménage avec le milieu de l’art contemporain« . Ces remarques sur leur vie intime ne sont pas simplement inélégantes : en quelques lignes, elles servent à rabaisser ces trois femmes d’un rôle d’idéologue, présenté comme actif et intellectuel, à un rôle plus passif et esthétique, où elles ne font plus que relayer des discours élaborés par des hommes.

Les Pussy Riot ne seraient ainsi qu’une émanation d’un mouvement contestataire masculin. Merci à Joël Bastenaire d’avoir remis les femmes à leur juste place, celle de « compagne de » militants contestaires. S’il ne manque pas de souligner la beauté de Nadezhda Tolokonnikova (« jolie brunette »), il lui dénie le statut de membre du collectif artistique Voïna, pourtant mixte, pour la reléguer au simple statut de compagne d’un membre de Voïna.

Visiblement, la contre-culture ne doit pas transgresser les règles du patriarcat.

L’activisme des Pussy Riot s’inscrit effectivement dans un contexte contestataire déjà existant, qui a pris son essor depuis un an à l’occasion des élections de décembre 2011, entachées de fraude.

Mais très peu remarquent que les Pussy Riots sont les seules contestataires russes qui ont donné une dimension féministe à leur action. Et quel journaliste a mis en perspective l’action des Pussy Riot par rapport à la condition féminine en Russie ?

L’usage de « punkette » au lieu de « punk », habituellement utilisé au féminin pour les chanteuses punk, n’est pas anodin. Le suffixe « -ette » remplit bien sa fonction de diminutif. Il sert à rabaisser les Pussy Riot, à la fois en tant que contestataires (puisqu’elles ne seraient pas des vraies punks ni des vraies penseuses) et en tant qu’individus (puisqu’elles seraient immatures).

Réduite à un simple happening, provocant certes, mais dénué de valeur intellectuelle ou artistique, la « prière punk à Marie » devient une mignonne révolution adolescente, et certainement pas un acte féministe dérangeant les structures patriarcales de la société russe.

Bref, les Pussy Riots ne seraient donc que des adolescentes influençables et inoffensives. Vu comme ça, effectivement leur enfermement apparaît disproportionné et même anti-pédagogique. De nombreux internautes suggèrent d’ailleurs que ces filles/pétasses/gamines ne méritaient qu’une simple fessée… Paternalistes ou pervers, ces commentaires sexistes ne sont que le résultat des représentations dévalorisantes des Pussy Riot dans la presse.

Partout on souligne le soutien du monde occidental envers les Pussy Riot.

Mais qu’est-ce qui gêne vraiment dans leur condamnation : que la justice russe enferme des gamines insolentes, ou qu’elle réprime des féministes dérangeantes ?

Si vous soutenez vraiment les Pussy Riot au nom de la liberté d’expression, ne dénaturez pas leur message ! La manipulation est aussi grave que la censure et la répression de l’information…

Bien-sûr, il est facile de critiquer la Russie et ses pratiques dignes du Second Empire français (une fois de plus, merci à Joël Bastenaire pour cette comparaison qui nous donne 150 ans d’avance sur la Russie), mais en attendant, en France, les médias continuent à remettre les femmes « à leur place » sans être remis en cause.

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PS : Dans la série des slaves provocantes, on pense tout de suite aux Femen, ces Ukrainiennes qui exhibent leurs seins dans toute l’Europe en signe de protestation contre le machisme. Or pas un article de presse n’omet de mentionner leur combat féministe (que ce soit pour le relayer ou le ridiculiser). J’en conclus donc que le féminisme dénudé est plus didactique que le féminisme cagoulé, et malheureusement ce n’est pas un hasard.

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A lire :

Le site officiel des Pussy Riot (multilingue)

– sur Les Nouvelles News : Pasionaria, égérie, muse, mère, madone. Entretien avec Marie-Joseph Bertini, universitaire spécialiste des usages culturels, sociaux et politiques du Genre (9 juin 2011)

– sur Pacific Standard (magazine américain) : What Does Pussy Riot Mean in Russian? Entretien (en anglais) avec Kevin M. F. Platt, universitaire spécialiste de la langue et la littératture slaves (17 août 2012)

L’évolution des femmes en Russie, par Oxana Naoumenko, Doctorante et vacataire au département de russe de Rennes 2 (15 mars 2008)

– sur Aujourd’hui la Russie : 20 ans après l’URSS: Quelle égalité entre les hommes et les femmes russes ? (16 décembre 2011)

– sur Prisons de femmes : Situation des femmes incarcérées en Russie. Extrait de Prisons de Femmes en Europe, ouvrage collectif paru en 2001 (Editions Dagorno)