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Septembre 2012. Elle entendit le bruit de ses pas lents, caractéristique des mauvais jours. La crise qui couvait depuis quelques jours etait imminente, elle s’y prépara. Lorsqu’il déboula, elle s’efforçait de paraître concentrée sur le rangement de ses dossiers. Elle fit mine d’ignorer ses narines dilatées et son regard suspicieux, annonciateurs du danger.

Elle encaissa les coups de poings et de pieds, prostrée, car le moindre signe de résistance n’aurait fait qu’attiser sa colère haineuse. Prostrée car elle aurait cent fois préféré mourir d’un coup, sous ses coups, que cette mort à petit feu qu’elle endurait depuis si longtemps.

Ses enfants et petit-enfants ne la visitaient plus depuis longtemps, pour se préserver de leur bourreau. Ses voisins l’évitaient soigneusement. Les médecins à qui elle s’était confiée se contentaient de lui prescrire toutes sortes d’anti-douleurs, somnifères et antidépresseurs, qui l’assommaient mieux encore que n’importe quelle baffe.

Elle s’appliqua donc à offrir ce visage de morte en sursis, le regard vide, pour satisfaire son bourreau et écourter la bastonnade. Cela lui etait très facile car elle ne ressentait plus vraiment les douleurs physiques ; elle savait garder ses distances avec son propre corps meurtri.

Elle avait renoncé à vivre, mais pas à survivre. Tant que ses enfants l’aimaient, elle conservait l’espoir de passer quelques moments sereins avec eux, après la mort de son mari. Ou pourquoi pas après son divorce, si elle réussissait à régler leurs problèmes financiers qui l’empêchaient de partir, croyait-elle.

L’autre s’arrêta rapidement, satisfait par le regard inexpressif de sa victime. Et aussi écrasé par le poids de l’alcool, de la colère et de son immense blessure narcissique. Il se retira pour pour la laisser se reposer. Il fallait qu’elle récupère, juste assez pour reprendre ses tâches quotidiennes mais pas assez pour réfléchir avec lucidité à la gravité de sa situation.

Mais aujourd’hui son instinct de survie fut plus pressant que d’habitude. Il fallait que ce soit la dernière fois. Il fallait en finir.

En discuter, lui imposer un ultimatum ne servirait à rien. Elle fit donc son sac, n’emportant que quelques habits, ses médicaments et quelques papiers d’identité, ainsi que des photos de ses enfants. Elle dut louvoyer dans la maison pour éviter d’être repérée, son cœur battait à tout rompre. La maison restait calme, elle commença à se sentir confiante et même heureuse de ce nouveau départ. Ce n’était pas la première fois qu’elle partait, mais pour la première fois ce départ lui paraissait une victoire.

Lorsqu’elle ouvrit la porte du garage, elle se glaça : il se tenait droit devant elle, la menaçant avec son fusil de chasse. Il lui ordonna froidement de faire demi-tour.

Mais elle n’avait plus peur de lui depuis longtemps. Elle refusa d’écouter ses menaces, et haussa les épaules lorsqu’il se fit larmoyant. Elle affirma qu’elle ne prenait que quelques jours de vacances bien méritées, mais la détermination qu’il lut dans ses yeux le convainquit du contraire. Elle essaya d’appeler les secours, il arracha son téléphone portable. Il avait pris soin de verrouiller la porte du garage pendant qu’elle bouclait son sac.

On retrouva son corps inerte quelques jours plus tard, lorsque ses enfants signalèrent leur inquiétude aux autorités locales. Le mari fut rapidement acculé à reconnaître sa culpabilité. Il expliqua les fréquentes querelles dues à la mauvaise passe de leur entreprise et à l’instabilité psychologique de son épouse (n’était-elle pas sous antidépresseurs). La dispute avait dégénéré. Il pleurait chaudement ; avec la perte de sa femme c’est son monde qui s’écroulait. Il regrettait ses coups de sang et louait les qualités de son épouse exemplaire.

Il avait pris soin de ranger le fusil, puisqu’il ne l’avait pas utilisé. Il valait mieux éviter d’évoquer certains détails inutiles.

Les voisins n’avaient rien entendu, enfin rien de plus que d’habitude.

Décembre 2015. Devant ses aveux rapides, ses remords affichés et son âge avancé, le jury se montre compréhensif. Il est condamné à quelques années de prison ferme, 3 ans peut-être ?

escalier vers la salle de torture

Wicklow Gaol Stairs – source Flickr/Greg Clarke

148 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint en 2012. Jacqueline Sauvage aurait pu être la 149ème, si elle ne s’était pas armée du fusil de son tortionnaire, pour mettre fin à 47 ans de violences indicibles.

Ou alors elle se serait peut-être suicidée, comme son fils. Dans tous les cas, elle était battue d’avance, abandonnée à son sort par la société.

Notre justice l’a condamnée à 10 ans de prison pour avoir survécu à un demi-siècle de violences aussi terribles qu’intimes.

Jacqueline Sauvage est privée de liberté depuis 50 ans : 47 sous l’emprise d’un homme tyrannique et pervers, et 3 en détention. Tout ce qu’elle souhaite, c’est passer du temps avec ses filles, survivantes elles aussi. Des moments précieux, pour la première fois sans leur bourreau.

Il est urgent de libérer Mme Sauvage !

Ses filles, soutenues par des artistes, et des parlementaires ont déposé une demande de grâce présidentielle. Nous citoyen-ne-s réclamons aussi la grâce, nous sommes déjà plus de 200 000 à avoir signé la pétition.

François Hollande, grâciez Jacqueline Sauvage !

En ce moment même, d’autres femmes sont violentées par leur conjoint. Elles subissent des violences psychologiques, sexuelles, physiques, économiques. Elles vivent dans un état de vigilance permanent, concentrant leurs ressources à survivre et à protéger leurs enfants.

Il faut faire appliquer les lois censées les protéger.

Il faut aussi continuer à améliorer ces lois, et instaurer une présomption de légitime défense pour les victimes de violences conjugales, qui prenne en compte leur état de stress post-traumatique.

Afin qu’un amour funeste ne soit plus une condamnation à mort avec sursis.

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